Cantin (Nord) rue du château
par Etienne Louis
(service archéologique de la Communauté d'Agglomération du Douaisis)
A
la suite d'un important projet d'aménagement au centre du village
actuel de Cantin, le Service Archéologique de la Communauté
d’Agglomération du Douaisis a réalisé en 2003 une fouille préventive
sur une surface d’environ 3350m2. Cantin, à 7 km au sud-ouest de Douai,
est situé sur un plateau limoneux parcouru, du nord au sud par une
étroite chaîne de collines sableuses d'âge tertiaire. Le noyau ancien
du village, l'église et le site de la motte castrale disparue occupent
le flanc de l’un de ces mamelons, à 45m d'altitude, au point
d’exsudation d’une nappe aquifère superficielle. La parcelle fouillée
se situe au pied de l’église.
Plus de 1200 structures excavées haut
médiévales et médiévales ont été étudiées. On observe une densification
des structures du nord au sud du chantier, en corrélation avec la
proximité d'un axe de circulation pérenne représenté aujourd'hui par la
rue du Château, qui borde le site.
Le mobilier archéologique est peu
abondant, caractéristique qui peut s'expliquer à la fois par le type
d'occupation (rurale), la nature des vestiges (essentiellement des
trous de poteaux) et une densité maximale d'occupation pendant la
période notoirement la plus avare en vestiges mobiliers (Xe-XIe s.).
6062 tessons ont été recueillis, provenant de 446 unités
stratigraphiques. Ce dernier chiffre doit être souligné ; deux tiers
des structures n'ont livré aucun mobilier.
L'histoire de l'occupation du site peut se résumer en quatre phases successives.
Période I : un noyau d'occupation tardo-mérovingien (VIIe-VIIIe s.)
Les
traces d'occupation les plus anciennes du site se localisent en quasi
totalité sur 450m2, au nord du chantier. Elles consistent en une
nébuleuse de cinq fonds de cabane, quelques fosses et les poteaux d'un
grand bâtiment de 6,5m de largeur sur 16m de longueur. La céramique
permet de proposer une datation à la fin de l'époque mérovingienne.
Période II : La mise en place du parcellaire carolingien (IXe s.)
Après
un probable hiatus, le site est densément réoccupé. Une petite centaine
de structures est attribuable à cette Période, répartie sur l'ensemble
de la superficie fouillée. On distingue clairement quatre ensembles de
chacun deux bâtiments rectangulaires sur poteaux. Les constructions les
plus vastes (80 à 110m2) se situent au nord, suivant un axe désormais
fixé, à l'origine de 1a rue actuelle rue. A quelques mètres en arrière
de chaque grand bâtiment et orienté conformément à celui-ci, se trouve
une construction de taille plus réduite (65 à 80m2). En arrière encore,
quelques grandes fosses et silos occupent l'extrémité nord du terrain
fouillé. Il est difficile de ne pas reconnaître dans cette
configuration systématique quatre unités d'exploitation, dans quatre
parcelles tracées perpendiculairement au chemin, larges chacune d'une
vingtaine de mètres et contenant un bâtiment principal à usage
d'habitation et son annexe.
La céramique de la Période II est peu
abondante et surtout extrêmement dispersées dans de nombreuses
structures. Seuls trois ensembles dépassent la douzaine de tessons.
Leurs caractères, la nette évolution et le hiatus probable d'avec la
Période I suggèrent de les placer à la fin du VIIIe ou (plutôt) au IXe
s. Deux fibules ansées symétriques complètent cette maigre récolte.
Période IIIA - IIIB : L'évolution tardive du parcellaire carolingien (Xe - début du Xlle s.)
A
la suite de la mise en place du parcellaire et des premiers bâtiments «
en binôme », 1’occupation du site se poursuit durant au moins trois
siècles sans modification structurelle notable. Seules la superposition
des bâtiments et 1'évolution du mobilier trahit cette longue durée. On
retrouve le même découpage parcellaire et la même répartition du bâti
entre construction principale au sud (vers la rue) et bâtiment annexe
sur l'arrière. Ces caractéristiques traduisent évidemment la stricte
continuité de l'occupation. Au prix d'ajustements progressifs, le
schéma général gagne en régularité, avec in fine un remarquable rang de
maison le long du chemin. En revanche, on notera la réduction notable
de 1'emprise des bâtiments principaux, et leur caractère plus
irrégulier.
|
Période II |
Période IIIa |
Période IIIb |
Bilan |
Parcelle A |
110m2 |
91m2 |
? |
-17% |
Parcelle B |
117m2 |
77m2 |
55m2 |
-53% |
Parcelle C |
105m2 |
120m2 |
82m2 |
-22% |
Parcelle D |
96m2 |
77m2 |
88m2 |
-8% |
Bilan |
107m2 |
91m2 |
75m2 |
-30% |
II
ne faudrait pourtant pas conclure hâtivement à un déclin économique ou
social. Cette réduction s'accompagne en effet d'une modification du
rôle des annexes. Aux bâtiments encore vastes de la Période II (63 à
84m2, soit 30% de moins que les grandes maisons), succèdent, sauf dans
la parcelle A, des greniers surélevés, certes de surface bien plus
réduite (20 à 50m2), mais à vocation exclusivement céréalière.
Peut-être faut-il y voir la marque d'une certaine spécialisation
agricole.
Il faut également s'interroger également sur l' étrange
absence de fonds de cabane, si caractéristiques et si nombreux sur tous
les sites ruraux (et urbains) contemporains.
Comme précédemment, le
mobilier céramique attribuable à la Période III est peu abondant et
dispersé. On distingue néanmoins assez clairement trois horizons
chronologiques successifs
- Phase A : début du Xe - première moitié du Xle s.
- Phase B : Xle - début du Xlle s.
- Phase C : première moitié-milieu du Xlle s.
La fin du site
Aune
date que la céramique situe dans le second tiers du XIIe s., les quatre
parcelles d'origine carolingienne se vident. La mutation est radicale,
collective (elle concerne au moins quatre parcelles) et produit des
effets durables, à commencer par une désertion temporaire des lieux
durant laquelle se produisent un certain nombre de ravinements et de
colluvionnements. Il est tentant de mettre en relation ces phénomènes
avec la construction en 1149 d'un «castrum» par le comte de Flandre
Thierry d’Alsace. La tour se situant à une cinquantaine de mètres à
l'est de la fouille, les parcelles fouillées auraient pu être détruites
pour la réalisation d'un glacis protecteur, ou lors du siège de l'été
1149 par les troupes du comte de Hainaut et de ses alliés. Une
sépulture de relégation contenant les corps de trois individus entassés
dans un petit silo, est peut-être à mettre en relation avec cet épisode
guerrier.
Quoiqu'il en soit, la seconde partie du Moyen Age (XlVe -
XVIe s.) n'est plus représentée que par un ensemble de fossés, par les
fondations en grés bruts sans mortier de deux abreuvoirs, auxquels
s’ajoute un puits et quelques fosses.
La fouille de Cantin a
donc été une occasion exceptionnelle d'observer sur plus de 3000m2 la
naissance et l'évolution d'un noyau villageois médiéval, dont
l'activité a été brutalement stoppée au milieu du Xlle s. On peut
d'ores et déjà penser que l'histoire du site met en relief trois
phénomènes généraux, désormais bien documentés par l'archéologie dans
le Nord de la Gaule:
- L'apparition de nouveaux noyaux d'habitat et
de peuplement, en liaison avec la reprise générale de la croissance
entre la fin du VIe et la seconde partie du VIle s., après
l'effondrement du Ve s. et les difficultés du VIe s.
- L'importance
de la réorganisation carolingienne des terroirs. La mise en place de
l'habitat et du parcellaire villageois pourrait correspondre à la phase
d'organisation domaniale et seigneuriale dont témoigne la documentation
écrite contemporaine (polyptiques et capitulaires).
- Les mutations
et les difficultés liées à la mise en place de « l'ordre féodal », aux
Xle et Xlle s., illustrées à Cantin par la construction de la « tour »
comtale toute proche et la « neutralisation »de l'espace fouillé.
Les
études à venir devront explorer et vérifier ces hypothèses. Elles
devront aussi plus concrètement affiner et exploiter les données
accumulées et tout particulièrement le très important corpus de
bâtiments haut-médiévaux révélé par la fouille de Cantin.